L’Atelier

Là où les objets prennent forme.

Vous avez tous des souvenirs comme ça. Un endroit précis, une lumière, une odeur, et vous ne savez pas vraiment pourquoi c'est resté. Pas les grandes occasions. Les petits moments.

Un mémorial dans ma rue, à Tokyo. J’avais six ans. Miyagi Michio était mort depuis longtemps, un musicien aveugle qui avait passé sa vie à jouer du koto, à composer, à laisser des enregistrements. Ce dont je me souviens : la musique qui sortait de là, l’instrument sur une photo, et son visage. Il n’avait jamais su que j’existerais. Et pourtant, quelque chose était passé. L’idée qu’on pouvait traverser le temps à travers ce qu’on fait. Pas loin de là, un maître sushi derrière son comptoir. La même concentration. La même évidence que ce qu’il faisait, il le ferait encore exactement pareil dans dix ans.

J’ai grandi entre les pays, entre les cultures : Californie, Annecy, Tokyo, Paris, Milan, Barcelone, Bordeaux. Ce genre de vie ne vous donne pas de racines fixes. Mais il vous apprend à regarder. Ce regard, je l’ai emmené partout avec moi. Dans les studios automobiles où je modélisais des concept cars. Dans les Alpes, où j’ai cofondé un studio de design. Puis en Espagne, dans des ateliers de chaussures de luxe : l’odeur du cuir brut, les outils posés dans le même ordre depuis toujours, un artisan qui coupe une pièce sans regarder la règle. Ces endroits ont une qualité particulière. Le bruit y est différent, le temps aussi. C’est là que j’ai mis des mots sur ce que Miyagi m’avait montré sans le savoir.

Quand j’ai passé la sélection pour intégrer le cursus Hermès, j’ai compris que c’était le moment. Pas pour entrer dans la maison de quelqu’un d’autre, pour construire la mienne. Darksails existait déjà depuis 2010, en side project, avec des chutes de cuir récupérées dans ces ateliers. Les premiers portefeuilles faits le soir, pour voir. J’ai décidé d’y aller vraiment.

Depuis Bordeaux, cette idée a trouvé un lieu.

L’atelier Darksails est né de ce besoin de rester proche des choses que l’on fabrique : voir la matière, sentir sa résistance, tracer une ligne, couper, assembler, coudre, finir. Ne pas séparer le dessin du geste. Ne pas imaginer un objet loin de la manière dont il sera réellement fait. Ici, chaque pièce est fabriquée à partir d’un cuir pleine fleur à tannage végétal, sélectionné chez Chadefaux. Elle est cousue au point sellier à deux aiguilles avec du fil de lin ciré, puis finie à la main jusque dans les tranches. Des gestes lents, des matières qui durent, rien qu’on ne puisse pas voir ou toucher.

Ce qui m’intéresse, c’est de faire des objets qui vieillissent bien. Qui se patinent au lieu de s’abîmer, qui portent la trace de celui qui les utilise. Le contraire de ce qu’on jette. Quelque chose qu’on peut donner à ses enfants, pas parce qu’on devrait, mais parce qu’il est encore là, encore beau, encore utile. On passe des années quelque part et ce qu’on retient, ce sont des détails. Un visage, une odeur, la lumière d’un après-midi précis. Des choses qui auraient pu passer inaperçues, mais qui se sont ancrées et ne sont jamais reparties.

Si un de ces objets devient un jour un de ces souvenirs-là, j’aurai fait ce que j’espérais faire.

Jérémy D.